Comment l’Étang-Hervé perdit son nom et devint Gâchet

Comment l’Étang-Hervé perdit son nom et devint Gâchet

 

Un article du Petit Journal de Saint-Jo, revu pour « Vivre à Gâchet »

Jusqu’au 19ème siècle, alors que les deux rives de l’Erdre, de Nantes à Sucé, étaient partagées en grands domaines (sur notre rive : l’Éraudière, Ranzay, le Fort, Porterie, la Chantrerie…), la pointe nord du quartier, zone pauvre  et en partie marécageuse, ne comprenait que de petites borderies, des maisons d’ouvriers agricoles, groupées en quelques hameaux dont l’ensemble était nommé « l’Étang-Hervé » : le Port-Brégeon, le Piccot ou Bas-Village, la Guiblinière, la Brégeonnière, la Porte-Douillard, Boisbonne et la Boisbonnière. Autour des hameaux, les terrains étaient de minuscules jardins, divisés et redivisés par les héritages successifs. La trace d’anciennes « gagneries » se voit nettement sur le vieux cadastre de Nantes, celui des années 1830, à la Martinière en face de chez M. Texier, aux Gats derrière chez P. Mahé, au Piccot : une grande parcelle divisée en longues bandes larges de seulement quelques sillons, dont le seigneur d’autrefois dotait ses paysans ; cette forme évitait de fastidieux retournements de l’araire ou de la charrue en bout de rang ; on n’avait pas prévu les problèmes que cela poserait lorsque, quelques siècles plus tard, ces terres agricoles deviendraient des terrains à bâtir.  Quelques grands propriétaires (René-François Lelasseur, l’homme du grand boulevard nantais ; un nommé Pacqueteau, juge au tribunal de Nantes) ne dédaignaient pas les petits revenus qu’ils tiraient d’une parcelle ou d’une masure louée aux habitants du quartier. Les villages étaient reliés à Carquefou, à deux kilomètres, par une route à peu près entretenue, car elle permettait d’aller de Carquefou à la Chapelle-sur-Erdre : on traversait la rivière en barque.

Jusqu’à la Révolution, les habitants de l’Étang-Hervé dépendaient de la paroisse de Saint-Donatien, dont le chef-lieu était situé à une dizaine de kilomètres. Cette paroisse, alors aussi indépendante de Nantes que Carquefou ou Sainte-Luce, a été rattachée à Nantes au début de la Révolution. Rappelons que le bourg de Saint-Joseph n’existe que depuis la création de la paroisse de Saint-Joseph-de-Porterie et la construction de son église en 1845–1846. Pour tout ce qui dépendait de la religion – baptême, mariage, sépulture – on devait obligatoirement se déplacer jusqu’à Saint-Donatien. Pour les affaires de la vie courante, on fréquentait Carquefou, d’autant plus que pour aller vers Nantes, le « chemin de la Chantrerie » n’était, une bonne partie de l’année, qu’une fondrière malcommode.

Jusqu’à la Révolution, l’Étang-Hervé et Porterie avaient pour seigneurs les châtelains des Renaudières, dont la seigneurie s’étendait sur Saint-Donatien et sur Carquefou. Les seigneurs des Renaudières possédaient un moulin à vent qui dominait la rivière et, tout près, un bâtiment qui servait d’auberge : c’est ce lieu qui se nommait Gâchet. Depuis au moins le 18ème siècle, la famille Vié faisait tourner le moulin. À la fin du 19ème siècle, un de ces Vié, particulièrement entreprenant, exploitait également l’auberge du bord de l’eau. Figure haute en couleurs, Louis Vié était aussi pêcheur, et louait le lot de pêche qui s’étendait de chaque côté de l’auberge. « Écolo » avant la lettre, il louait à l’administration les étendues de roseaux de la boire de Gâchet sans les détruire : il savait bien que c’était une excellente frayère pour les poissons. C’est lui qui assurait le passage en barque entre les deux rives, un passage non officiel, mais toléré par l’administration ; une tolérance qui faillit lui échapper un jour de mauvaise humeur : il avait voulu faire payer leur passage aux gendarmes !  La commune de Carquefou avait obtenu des subventions pour construire un beau quai en amont de Gâchet, au Port-Breton ; les mariniers l’utilisèrent très peu : ils préféraient l’escale à proximité de l’auberge.

À l’auberge de Gâchet, Louis Vié n’était que locataire des châtelains des Renaudières et de la Fleuriaie. Il possédait par héritage un terrain au Port-Brégeon ; il y fit bâtir un hôtel-restaurant plus moderne, à l’enseigne du « Petit Gâchet ». En 1860, le propriétaire de la Chantrerie, Louis Lévêque, venait de faire reconstruire son château. Sur les hauts de Gâchet, le comte de Saint-Pern possédait les deux belles fermes de Cheviré (sous l’École des Mines) et celle de la Perverie (sous le rond-point de l’École Polytechnique). Ils demandèrent à la municipalité nantaise d’améliorer le vieux chemin de la Chantrerie qui desservait leurs propriétés, ce qui leur fut accordé sans problème : Louis Lévesque avait été maire de Nantes. Le chemin fut de plus en plus utilisé par les Nantais, attirés par l’auberge et la guinguette, par les courses de voiliers aussi ; on venait voir les régates de Gâchet, le dimanche ; on saucissonnait gaiement sur l’herbe ; on se baignait tout en rouspétant contre la vase, les graviers, les mâcres piquantes qui remplaçaient peu à peu le sable. Les courageux prenaient le train jusqu’à la gare de Saint-Joseph et terminaient la promenade à pied, les autres embarquaient au quai Ceineray sur les vapeurs qui faisaient le service Nantes–Sucé. Un ponton en bois avait été aménagé en face de la vieille auberge. Le Vieux-Gâchet, le Petit Gâchet… On oublia la Chantrerie, cachée au fond de son grand parc privé, et le « chemin de la Chantrerie » devint la « route de Gâchet », bien qu’elle s’arrêtât à un bon kilomètre du vieux moulin. Plus curieux est le fait que c’est l’ensemble des villages de l’Étang-Hervé qui se trouva débaptisé ; la route de Gâchet, logiquement, devait arriver à Gâchet ; donc, pour les Nantais, tout le bout de la route devait se nommer Gâchet ! Le service des bateaux a duré encore quelques années après la guerre 1939–1945 ; puis les voitures ont remplacé la navigation, et le vieux ponton de bois a fini de pourrir.

Le Gâchet des années 1960 ne faisait pas partie des « beaux quartiers » nantais ; il était habité surtout par des familles ouvrières. Il y avait aussi des cas de très grande pauvreté ; à la Boisbonnière, une maisonnette en bois hébergeait une mère seule avec ses quatre enfants ; la maman avait réussi à trouver un emploi dans la nouvelle zone industrielle de Carquefou, avec bien sûr des horaires de travail extravagants qui imposaient aux enfants de se débrouiller seuls ;  un matin, ils partirent à l’école, oubliant la bougie allumée sur la table, et la cabane flamba dans la matinée. À la même époque, une jeune femme avait trouvé refuge, avec sa fillette,  pendant quelques semaines dans une cabane en bois, à l’entrée du chemin du Vieux-Gâchet ; elle y possédait pour seul confort un petit réchaud à alcool, qui se renversa sur la gamine, la brûlant atrocement.  On racontait (cela nous a été confirmé par un retraité de la police) que la police venait débarquer à Gâchet les clochards qu’elle ramassait en ville ; les infortunés devaient regagner le centre à pied. Les gens du beau monde avaient affublé Gâchet d’une réputation – très injustifiée – de quartier un peu « zonard ». La police et l’armée (pendant la guerre d’Algérie) ne s’y trompaient pas, elles : une patrouille, armée de quelques bouteilles de muscadet, était bien plus peinarde au Port-Brégeon que dans le centre-ville !

Dans les années 1970, les héritiers du transporteur Charles Drouin ont vendu la Chantrerie à la Ville ; l’École Vétérinaire, les laboratoires vétérinaires départementaux et le parc public ont remplacé le domaine privé. Les anciennes terres du domaine de Saint-Pern ont accueilli d’abord l’usine Matra-Harris, puis les grandes écoles d’Atlanpole. Deux fermes ont continué de fonctionner encore pendant quelques années : celle de M. Hémion à la Brégeonnière, celle de M. Dudouet à Terre-Neuve. À la fin des années 1960, les vieux villages ont commencé à s’entourer de maisons neuves ; le quartier était alors classé en zone « semi-rurale », il fallait un terrain d’au moins 2 000 m2 pour obtenir le permis de construire. Plus tard, une modification du plan d’occupation des sols autorisera de nombreux propriétaires à diviser ces vastes parcelles en plusieurs lots. Gâchet est resté longtemps un quartier isolé, oublié ; le service d’eau n’est arrivé qu’en 1969 à la Boisbonnière, le tout à l’égout n’a été installé que vers 1980 ; ce n’est qu’avec l’arrivée et l’extension d’Atlanpole que les quatre bus quotidiens ont vu leur fréquence augmenter.

Aujourd’hui (qui l’eut cru il y a un demi-siècle ?), Gâchet est devenu un quartier recherché ; terrains et maisons sont vendus avant qu’on ait eu le temps d’accrocher le panneau « à vendre ».  Une parcelle de vigne, une « petite Amazonie » un peu mystérieuse, quelques vrais fossés à l’ancienne, rappellent aux habitants qu’ils jouissent d’un coin de campagne à la porte de la ville. La tour du moulin à vent a été détruite pendant la guerre. On ne vient plus se baigner dans l’Erdre, les guinguettes ont disparu ; mais l’auberge du Petit-Gâchet est devenue Le Manoir de la Régate, un hôtel étoilé s’y est bâti ; avec le restaurant du Vieux-Gâchet, ce sont maintenant deux adresses appréciées des gourmets. Le moindre rayon de soleil attire la foule dans le parc de la Chantrerie et sur le sentier des bords de l’Erdre. Un « transport en commun en site propre », le Chronobus C6, unanimement apprécié, donne au secteur un peu plus de « valeur ajoutée » encore.

Et l’Étang-Hervé ? Le nom est bien oublié ; on ne le trouve plus que sur les cartes IGN détaillées, c’est le nom du ruisseau qui sépare Nantes de Carquefou, que l’on franchit lorsqu’on va au Vieux-Gâchet ; les Carquefoliens le nomment le Charbonneau. Mais qui était donc ce Hervé, qui donna son nom, non seulement à l’Étang, mais aussi au Pré (il existe un chemin du Pré-Hervé à la Haluchère), au Chêne (un Chêne-Hervé servait de repère aux propriétaires des terrains du Bèle) ?

L. Le Bail