Le tracé du chemin de la Boisbonnière n’a dû guère changer au cours des siècles. Jusqu’en 1845, il était utilisé par les habitants des villages voisins, dits alors « l’Étang-Hervé », pour aller à Carquefou, et par les Carquefoliens pour aller à La Chapelle-sur-Erdre ; le meunier de Gâchet faisait aussi le passeur d’eau. Par contre, pour tout ce qui avait un rapport avec la religion (catholique), on devait aller à Saint-Donatien, pour s’y marier, pour s’y faire baptiser, pour s’y faire inhumer. Et le « chemin de la Chantrerie », notre route de Gâchet, à la moindre pluie, n’était qu’une fondrière. En 1845, les grands propriétaires du secteur de Porterie (la Chantrerie, la Perverie, Porterie, le Fort…) y firent créer une paroisse, construire une église, ouvrir un cimetière. Porterie devint Saint-Joseph-de-Porterie, l’église catholique se rapprocha de notre quartier excentré.

Gâchet vers 1850
Seuls les bords de l’Erdre étaient occupés par de grands domaines. Les terres de l’Étang-Hervé n’étaient pas bien riches, situées loin de Nantes, exposées au nord, bordées de marais. Aussi, les habitants pouvaient y être propriétaires de leur maison et d’une parcelle de terrain. De gros propriétaires (René-François Lelasseur, François Pacqueteau) ne dédaignaient pas d’y posséder quelques masures, qu’ils laissaient plus ou moins à l’abandon, mais n’oubliaient pas d’en percevoir le loyer. Le 4 décembre 1834, par exemple, le sieur Pacqueteau, juge au tribunal civil de Nantes, est mis en demeure de réparer une des maisons qu’il possède à la Porte-Douillard ; elle menace de s’écrouler sur « le malheureux qui y loge ». Inutile de préciser qu’on ne trouve ni château, ni manoir, à la Boisbonnière.
Lorsqu’on emprunte le chemin de la Boisbonnière, en partant de la route de Gâchet, on rencontre d’abord, à droite, une courte impasse, la Porte-Douillard, dont le nom a été attribué, il y a quelques années, à une voie bien éloignée de la Porte-Douillard d’origine.

La Porte-Douillard au 19ème siècle. Le chemin de la Boisbonnière est situé tout en bas du plan
Le nom est parfois orthographié « Port-Douillard », bien que l’Erdre coule à bonne distance. À gauche, un chemin menait à la Brégeonnière, au Piccot et à la Guiblinière. Le chemin était ensuite bordé de minuscules parcelles cultivées, divisées et redivisées à la suite d’héritages. Le village de la Boisbonnière lui-même était composé d’une douzaine de maisons dont plusieurs existent encore : le plan cadastral de 1843 les montre déjà, ce qui donne une idée de leur âge, et l’ « État de section » correspondant, sorte de matrice cadastrale, indique le nom des propriétaires. D’autres parcelles, très longues et très étroites, révèlent la présence d’anciennes « gagneries » : le propriétaire du terrain le divisait en longs sillons ; chaque locataire disposait d’une étroite bande composée de quelques-uns de ces sillons ; lors du labourage, à l’araire, la longueur des sillons évitait de trop nombreux retournements.

La Boisbonnière au 19ème siècle. « 450 » : cote cadastrale de l’époque. A chaque cote correspond un propriétaire
Souvent composées d’une seule pièce surmontée d’un grenier auquel on accédait par une échelle extérieure, les maisons abritaient de modestes paysans, ouvriers agricoles, « laboureurs à bras », qui louaient leurs dits bras aux propriétaires plus importants lors des gros travaux agricoles. Jusqu’aux débuts du 19ème siècle, lorsque survenait un décès, on devait faire un inventaire des biens du défunt afin de préserver les droits des héritiers. Un de ces « inventaires après décès », au village voisin de la Brégeonnière, nous donne une idée de ce qu’on trouvait dans ces maisons. Le 6 juin 1784, à la suite du décès de Jacques Violin, sa veuve Anne Blandeau fait procéder au prisage des biens du ménage. Deux voisins, Mathieu Hupé et Pierre Moisdon, laboureurs au Piccot, estiment la valeur du mobilier. Le bois de lit, avec sa couette, vaut 48 livres ; deux autres bois de lit sont estimés 30 et 36 livres. Aucune armoire : des « bancs-coffres » en font office ; on y range les vêtements ; chez Jacques Violin, ces coffres valent 6 livres, 4 livres, 5 livres, 8 livres. Une table est prisée 4 livres. Dans un des coffres, on trouve l’habit du défunt, une veste, une culotte, une paire de guêtres, un mauvais chapeau ; le tout vaut 3 livres. 12 « mauvais draps » sont estimés 12 livres.
Les ustensiles de cuisine se composent d’une « mauvaise » poêle à frire, d’un « poellon », d’une « mauvaise » marmite, d’un chaudron de cuivre, d’un chaudron de fer, d’une crémaillère, d’un « galettier », d’une « pile à mil » (la farine de mil était à la base de bien des repas). Une « poelle à laissive » (un chaudron à lessive, dit aussi gargotte) a un peu plus de valeur : 12 livres. L’outillage se composait d’une cuve à vin (9 livres), de sept « mauvaises » barriques (5 livres), d’une pelle à bêcher, de quatre tranches, d’une bêche, de deux petites serpes, de deux « mauvaises » faucilles, de trois « mauvais portoirs »
(paniers à raisin). La vigne occupait une part très importante des terres cultivées, dans notre quartier. À la Chantrerie, où l’on trouvait le pressoir, la plupart des parcelles bordant l’Erdre étaient plantées en vigne. Jacques Violin possédait aussi quelques bêtes : une vache (45 livres), un « mauvais cheval et son équipage » (5 livres), cinq «petits moutons » (7 livres 10 sols).
La gargotte, début du 20ème siècle. Au 19ème, elles étaient souvent en cuivre.
Le 20ème siècle a vu arriver peu à peu de nouveaux habitants à la Boisbonnière et aux alentours, ouvriers, militaires, petits fonctionnaires. Il y avait aussi des cas de très grande pauvreté ; à la Boisbonnière, une maisonnette en bois hébergeait une mère seule avec ses quatre enfants ; la maman avait réussi à trouver un emploi dans la nouvelle zone industrielle de Carquefou, avec bien sûr des horaires de travail extravagants qui imposaient aux enfants de se débrouiller seuls ; un matin, ils partirent à l’école, oubliant la bougie allumée sur la table, et la cabane flamba dans la matinée. L’Étang-Hervé, devenu Gâchet, ne faisait pas partie des « beaux quartiers » nantais ! Les gens du beau monde avaient affublé Gâchet d’une réputation – très injustifiée – de quartier un peu «zonard».
Dans les années 1970, les héritiers du transporteur Charles Drouin ont vendu la Chantrerie à la Ville ; l’École Vétérinaire, les laboratoires vétérinaires départementaux et le parc public ont remplacé le domaine privé. Les anciennes terres du domaine de Saint-Pern ont accueilli d’abord l’usine Matra-Harris, puis les grandes écoles d’Atlanpole. Deux fermes ont continué de fonctionner encore pendant quelques années : celle de M. Hémion à la Brégeonnière, celle de M. Dudouet à Terre-Neuve. À la fin des années 1960, les vieux villages ont commencé à s’entourer de maisons neuves. Jusqu’aux années 1960, notre quartier était classé en zone semi-rurale ; il fallait donc posséder au moins 2 000 m2 pour obtenir un permis de construire, mais le terrain ne valait pas bien cher. Le service d’eau n’est arrivé qu’en 1969 à la Boisbonnière, le tout à l’égout n’a été installé que vers 1980 ; ce n’est qu’avec l’arrivée et l’extension d’Atlanpole que les quatre bus quotidiens ont vu leur fréquence augmenter. Aujourd’hui, les règlements se sont bien assouplis ! Le vieux chemin de la Boisbonnière va se faire une beauté, et Gâchet est devenu un secteur recherché de la ville de Nantes.
L. Le Bail, novembre 2018