Traverser l’Erdre, lorsqu’on est piéton ou cycliste : c’est tout un problème ! Il n’existe aucun passage entre la Jonelière et Sucé. Pourtant, le site de la Chantrerie est en plein essor, des milliers de personnes y vivent, y travaillent, et ce nombre devrait doubler dans les prochaines années. Malgré la création récente du Chronobus C6, la desserte de la Chantrerie reste difficile. L’association AFUL-Chantrerie, soutenue par d’autres associations (Vivre à Gâchet, Fédération des Amis de l’Erdre…) et par plusieurs collectivités publiques, imagine des solutions pour résoudre une partie des difficultés : créer un franchissement de la rivière à Gâchet ou aux environs. A la demande de l’AFUL, 80 élèves architectes ont déjà planché sur la question, inventant de séduisantes passerelles. Alors, passerelle, navette fluviale, téléphérique ? Au 19ème siècle, le besoin d’un passage d’eau s’était déjà fait sentir.
Gâchet jadis : une auberge au bord de l’eau, et derrière elle, sur le coteau, un moulin à vent. Les deux bâtiments appartiennent au seigneur des Renaudières, à Carquefou, et pendant de nombreuses années, sont loués à la famille Vié. Les Vié sont donc meuniers et aubergistes, mais aussi pêcheurs et, à l’occasion, passeurs d’eau. Ils ont laissé des traces dans les dossiers des Ponts et Chaussées. Dans les années 1850, Louis Vié exploite un passage d’eau entre Gâchet et la Grimaudière, le port de La Chapelle-sur-Erdre. C’est le plus court trajet pour aller de Carquefou et de l’Étang-Hervé (ancien nom de notre quartier de Gâchet) à La Chapelle. Un passage d’eau, normalement, doit être autorisé par le préfet, puisque la rivière, navigable, appartient à l’État. À Gâchet, le trafic n’est pas assez important pour que les formalités administratives (mise en adjudication du passage) soient exigées. L’exploitation du passage par Louis Vié est tolérée sans autres exigences.

Le ponton de Gâchet, au temps des bateaux à vapeur
Cependant, il ne faut pas exagérer ! Louis Vié a-t-il eu quelques problèmes avec la gendarmerie de Carquefou ? Un jour de mauvaise humeur, il exige des gendarmes, comme de n’importe quel quidam, le paiement du droit de passage. La suite ne se fait pas attendre ; le 11 novembre 1852, il reçoit une lettre de l’ingénieur des Ponts et Chaussées :
« M. Vié, Meunier au Gaschet, Commune de Carquefou
J’ai été informé que vous vous serviez de votre bateau pour passer, au lieu dit le Gaschet, d’une rive à l’autre de l’Erdre, moyennant rétribution, les personnes qui désirent traverser la rivière. Au nombre de ces personnes, se trouvent parfois les Gendarmes de la brigade de Carquefou, qui, ayant dans leur surveillance la commune de la Chapelle sur Erdre, sont forcés, pour se rendre dans cette localité, de passer l’eau et de vous payer une rétribution, que vous exigez plus forte lorsque ces gendarmes se présentent la nuit à votre bateau.
Je sais, monsieur, que l’endroit où se trouve votre bateau est en dehors des limites des bacs publics de la Jonelière et de Sucé, et qu’assurément vous avez le droit de vous servir, sans autorisation, de votre embarcation pour votre usage particulier. Mais je ne dois pas vous laisser ignorer que, la rivière d’Erdre étant une propriété de l’État, vous outrepassez peut-être vos droits en faisant usage de votre bateau pour passer, moyennant salaires, les personnes qui veulent aller d’une rive à l’autre. Dans cet état de choses, et en échange de la tolérance dont l’administration vous laisse jouir à cet égard, ainsi que des avantages pécuniaires que vous en retirez, je vous engage à passer gratuitement dans votre bateau, soit le jour, soit la nuit, les agents de la force publique qui auraient besoin, pour raison de service, de traverser l’Erdre au lieu dit le Gaschet.
Je vous invite au surplus, monsieur, à faire en sorte que je n’aie plus à revenir sur cette affaire, autrement l’administration aurait à aviser sur ce qu’il conviendrait de faire à votre égard. »
Les gendarmes de Carquefou sont informés de ce courrier : « J’ai lieu de penser, M. le Commandant, qu’à l’avenir le sieur Vié ne réclamera aucune rétribution aux gendarmes…»

Le ponton de la Grimaudière, en face Gâchet. On distingue, derrière l’auberge du Vieux-Gâchet, le moulin à vent qui a encore son toit.
À Sucé-sur-Erdre, c’est aussi la famille Vié qui assure la traversée, jusqu’à la construction du pont en 1870 ; Alexandre Vié, un des restaurateurs du quai de Sucé, a été le dernier passeur.
Fin de siècle. Entre le pont de la Tortière à Nantes et le pont de Sucé, l’Erdre est toujours un obstacle. À la Jonelière, le bac assure ses dernières traversées, le viaduc du chemin de fer va être bientôt pourvu d’un passage pour les piétons. Le 14 octobre 1898, à la suite de pétitions, un projet de passage d’eau charretier entre le Petit-Gâchet et le ponton de La Chapelle-sur-Erdre est soumis à enquête. L’année précédente, un passage entre Port-la-Blanche et le Meslier avait été demandé, mais la solution Gâchet–La Chapelle a été préférée. Le candidat concessionnaire n’acceptera sa mission qu’en échange d’une participation officielle de 300 F par an, car il n’est pas sûr que l’importance du trafic couvrira ses frais ; ce sera aux communes intéressées d’y subvenir. Les maires de Nantes, de La Chapelle et de Carquefou ont proposé chacun une subvention de 50 F par an pendant 9 ans. Le service sera assuré à l’aide d’un grand bac de 12 m sur 3,6 m, avec deux mariniers, et deux batelets de 6 m sur 1,6 m conduits chacun par un marinier. En février 1900, le ministre donne enfin son autorisation. Ce bac a-t-il fonctionné ? A-t-il eu des clients ? Ce n’est pas sûr. Les châtelains riverains (les Lévesque de la Chantrerie et les Lévesque de la Poterie sont cousins) ont, eux, leurs propres bateaux, manœuvrés par leur personnel.
Les quais de Port-Jean, vers 1900 (et non « Gâchet »)
Avant 1880, la construction d’une cale, à Port-Jean, avait été demandée. Les Ponts et Chaussées, prévoyant que peu de bateaux utiliseraient un tel emplacement, avaient déconseillé cette entreprise. Il vaudrait mieux, disaient-ils, utiliser les crédits pour aménager le port de la Grimaudière. Sur l’insistance du Conseil municipal de Carquefou, elle sera finalement construite, car on prévoyait un trafic important de chaux. La commune participa à la dépense. Les travaux ont été exécutés pendant l’été 1883, et terminés en 1884. Cette cale a-t-elle beaucoup servi ? Les mariniers préféraient s’arrêter à Gâchet, la halte y était plus accueillante.
1993 : L’autoroute Paris-Nantes franchit l’Erdre à Port-la-Blanche. La population, « consultée », demande que le viaduc soit pourvu d’une passerelle pour les piétons et les cyclistes, les rives de l’Erdre se libèrent et les promeneurs sont de plus en plus nombreux. « Vous n’y pensez pas ! C’est une AUTOROUTE qui utilise ce pont ! » À la même époque, le viaduc du Morbihan, à La Roche-Bernard, reçoit, lui, deux passerelles ; ce n’est qu’une « voie express » qui traverse la Vilaine…
Aujourd’hui, une importante urbanisation a conquis les banlieues de la grande ville. La Chantrerie est devenue un site où travaillent plusieurs milliers de personnes. Beaucoup d’entre elles habitent La Chapelle-sur-Erdre, et le besoin d’un passage d’eau se fait plus que jamais sentir.
L. Le Bail, mai 2018
